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mardi 25 novembre 2014

Pauvreté, inégalités et privilèges

Pauvreté, inégalités et privilèges


Inégalités et pauvreté font plus que jamais recette. À l'abri de la pensée unique, les articles et les ouvrages fleurissent sur ces thèmes et il n'est pas un media qui ne veuille clamer sa compassion à grand renfort de titres racoleurs et parfois au prix des pires amalgames et raccourcis. Amplement imité, OXFAM n'hésite pas à dénoncer la richesse individuelle des 85 individus les plus nantis de la planète, comparée à celle (individuelle ou collective) des 3 milliards et demi des plus pauvres, omettant que les avoirs de ceux-là sont constitués pour l’essentiel d'investissements qui font vivre ou survivre ceux-ci, et que ce sont précisément ces richesses qui financent les outils de l’économie mondiale, laquelle emploie et rémunère ceux qui participent à l’accroissement de la richesse globale de la société tout en consacrant une part de ses profits à l'assistance de ceux qui ne peuvent y participer ; et que réduire ce mécanisme à une comparaison de revenus n’a aucun sens, sinon celui d’une stupide provocation préjudiciable à tous, à commencer par les plus démunis. Thomas Piketty nous fait partager ses interrogations, aux chiffres controversées, quant au meilleur niveau du partage capital-travail et Bill Gates en débat avec lui sur Internet. Dans le même temps l'INED, dans son bulletin "Population & Sociétés" traite des politiques familiales en France et en Europe et de leur évolution récente face à la crise, en ne précisant pas de quelle crise il s'agit ; économique ou démographique ? Les deux, auraient pu préciser les auteurs qui, faute de cela, laissent planer un doute d'autant plus étrange de la part de démographes qu'il n'est question à aucun endroit dans leur texte de démographie, alors qu'il y est question de pauvreté, comme si les politiques familiales avaient pour seul objet de secourir les familles pauvres.


Il est louable que la société s'intéresse aux pauvres, mais la pauvreté requière-t-elle pour autant d'être érigée en véritable marché, avec ses indices, ses statistiques et ses "performances" – aussi manipulés que manipulables –, ses acteurs – des bénévoles aux plus ou moins lucratifs –, son spectacle permanent dont se passerait volontiers la plupart de ceux qui n'y tiennent pas toujours le premier rôle qui leur revient ? Plutôt que de ne pas manquer une occasion de s'y exhiber, nos responsables de tous ordres, et en particulier politiques et universitaires, ne feraient-ils pas mieux de s'inquiéter de la mesure dans laquelle leur propre aveuglement participe à l'augmentation de la pauvreté, comme par exemple en ne faisant pas la distinction entre inégalités et privilèges ?


Si les inégalités relèvent avant tout d'une altérité héréditaire, nul ne devrait ignorer que les privilèges n’ont rien de fatal ou d’inné, mais sont des avantages sélectifs instaurés puis défendus bec et ongles par ceux qui en bénéficient aux frais du "cochon de payant" qu'elles appauvrissent toujours plus. Les "avantages acquis", selon le vocable paradoxalement cher aux partisans de la lutte contre les inégalités, en sont la forme communément admise, avec la plupart des innombrables prestations, exonérations et autres "niches fiscales" dont profitent sans vergogne des citoyens ignorant qu'il y a d'une part les inégalités que le sort nous impose à notre naissance et qui se fondent sur des différences, soit génétiques (inégalités naturelles) soit socio-héréditaires (des pauvres ne pouvant enfanter que des pauvres et les riches que des riches), et d'autre part les privilèges instaurés par les hommes, dans un égoïsme encouragé par la démagogie.


La distinction ainsi énoncée, force est de constater que ceux dont la pauvreté est la raison d'être, lorsqu'ils ne vont pas jusqu'à l'instrumenter, abandonnent les inégalités génétiques aux bons soins de la pure philanthropie et de la science, pour se livrer à un amalgame entre inégalités socio-héréditaires et privilèges, tout en réclamant toujours plus de ces derniers, comme s'ils pouvaient être la compensation, sommaire et toujours insuffisante, de la prérogative accordée par le sort à ceux qui naissent riches ou qui ont envie et suffisamment de talent pour le devenir. Il y a bien sûr les gros avantages et les innombrables petits, les détenteurs des uns faisant leur excuse des bénéfices des autres, mais tous traduisent une véritable culture du privilège, sapant en permanence l'idéal d'égalité sur lequel se fonde, à tort ou à raison, la démocratie et plus particulièrement la République française. Nous devons être conscients qu'une pléthore de privilèges, autrement plus nombreux qu'ils ne l'ont jamais été sous l'ancien régime, ne fait qu'aggraver nos inégalités, quel que soit notre choix entre plus de riches et moins de pauvres, ou moins de riches mais davantage de pauvres.


Faut-il rappeler que la pauvreté existe par la richesse et réciproquement. Instrumentalisées par les uns et les autres, corrigées dans une mesure toujours insatisfaisante par une compassion dévoyée, les inégalités résultent de la structure incontournablement pyramidale de notre société, outre le sort qui fait naître chacun dans une condition plutôt que dans une autre. Chacun est, dès sa naissance, le riche ou le pauvre de plus pauvre ou de plus riche que soi ; c'est une fatalité indéniable. Mais ce qui n’est pas une fatalité est le dénuement dans une société d'abondance, ni surtout le nombre croissant autant et plus de ceux qui en souffrent que de ceux qui en profitent.


Avec ou sans privilèges et à population constante, un tassement de la pyramide sociale, en réduisant l’écart entre son sommet et sa base entraîne un élargissement de cette dernière, (augmentation du nombre de pauvres), alors que l’accroissement de cet écart, tel qu’il résulte d’une étirement de la pyramide vers le haut (progrès et enrichissement général), a l’effet inverse. De même, quand la pyramide sociale se développe en volume du fait de l’augmentation de sa population, le supplément d’activité de celle-ci accroît la richesse globale de la société, avec pour conséquence d’éloigner son sommet de sa base, donc d’accroître l’écart entre richesse et pauvreté. Ces deux observations révèlent qu’à une augmentation de l’écart entre richesse et pauvreté correspond un relèvement du niveau moyen de pauvreté et inversement, sans modifier les inégalités autrement que dans leur graduation. En d’autres termes et globalement, l’augmentation de richesse collective réduit la pauvreté et sa diminution l’augmente. La Palice n’aurait pas dit mieux mais il aurait pu ajouter qu'une véritable abolition de tous les privilèges serait la première mesure à prendre avant d'espérer maîtriser cet écart.

Sans compter que ce serait probablement le meilleur moyen de retarder l'instauration d'un monde peuplé d'êtres humains tous identiquement pauvres en tout. « … encore un peu de temps et tout s’éclaircira, nous verrons enfin apparaître le miracle d’une société animale, une parfaite et définitive fourmilière … » Paul Valéry.