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lundi 28 janvier 2013

Pyramide sociale et pyramides antiques

Pyramide sociale et pyramides antiques


Faire de la pyramide une représentation schématique de la société, avec ses niveaux de plus en plus peuplés depuis son sommet vers sa base ; ses différences et superpositions entraînant autant de ces suprématies et infériorités – naturelles ou non – qui font si peur ; ses relations de dépendance et d’autorité, ses inégalités de richesse matérielle, de pouvoir, de savoir, d'intelligence …, relève pour certains de la pure intuition, quand ce n’est pas de l’invention, voire de la fantaisie. L’idée en est par eux purement et simplement rejetée, oubliant que sans ces sources de toute créativité que sont la curiosité, l’intuition et l’imagination nos connaissances seraient bien peu de chose. Et d’ailleurs, ceux qui contestent une telle représentation lui préférant le rhomboïde ; qu’ils le nomment toupie, diabolo ou sablier – faits de cônes opposés par des bases ou des sommets non sans analogie avec celle et celui de la pyramide ; ou encore le cercle, la sphère, ainsi que les polyèdres les plus divers, omettent tout bonnement que ces figures et volumes se ramènent tous, pour l’usage qu’ils en font, à la pyramide s'ils veulent un volume, ou au triangle si une aire suffit à leur représentation. En effet, au degré de précision près et abstraction faite des indices et autres paramètres qui en justifient plus ou moins le tarabiscotage, toutes ces représentations s’accordent au moins sur la distribution de populations ou de valeurs, selon une segmentation allant du plus rare, positionné en un sommet ou un centre, au plus nombreux, occupant une base, un pourtour, une face ou un segment de celui-ci.


L’économie d’une polémique peut donc être faite et la pyramide antique ainsi que son ésotérisme évoqués, au risque d’accroître le risque de rejet de la représentation pyramidale de la société, a fortiori dans sa relation avec la démographie. N’est-ce pas en effet ajouter l'occulte à l'extravagance, spécialement selon ceux qui ont pour habitude d’esquiver la remise en cause de leur propre vision de ce rapport, pour autant qu'ils l'admettent et s'en soucient ? En tout état de cause, est-il possible de faire sérieusement référence à la pyramide – quelle que soit la représentation à laquelle elle prétende – sans évoquer la part de mystère attachée à cette construction depuis la découverte et l'exploration des premières d'entre elles ? Voici en tout cas implicitement posées quelques questions subsidiaires.


Alors que l'esprit de leurs constructeurs n'était pas encore influencé par le progrès ni asphyxié par des savoirs tellement abondants et diversifiés que nul n'est plus en mesure d'en faire la synthèse ; quand nous en sommes réduits à constater qu'en dépit de tant de connaissances accumulées nous n'en savons pas davantage qu'eux à propos du jeu de la vie dont nous avons la vanité de nous croire les pions ; pourquoi se sont-ils aussi universellement attachés à ce volume plutôt qu'à un autre ? Au-delà de la simple continuation d'une pratique architecturale remontant à la préhistoire, telle que pouvant résulter de la simple édification d'une amas de terre et de pierres, ou de la construction d'une hutte de branchages revêtus de peaux ou de feuillages, quelles considérations ont-elles pu guider leur choix parmi les autres formes possibles dont témoignent tant de monuments ? Pour quelles raisons les témoignages de ce choix nous sont-ils parvenus aussi nombreux et d'endroits si divers ? Quelle relation immatérielle pourrait exister entre la vision qu'ont pu avoir de la pyramide nos lointains ancêtres, et une humanité dont la condition et l'organisation, demeurées inchangées pour l'essentiel depuis la nuit des temps, s'y inscrivent avec tant d'évidence ?


Autant de questions ne pouvant qu'encourager un supplément de réflexion prenant en compte quelques données appartenant tout simplement à l'histoire des hommes. Si les enseignements pouvant en être tirés paraissaient vains, qui niera les attraits du mystère? Et puis, quels sont les moyens restant à l'ignorant pour exercer sa curiosité, sinon cette imagination qu’il lui arrive de se voir reprocher ? Doit-il se priver de l’employer ? De s'y laisser aller ne serait-ce qu'un instant ? Ou est-il condamné à subir la toute puissance de la science et de ses démonstrations, ou pour le moins celle de certains de ses représentants à qui il arrive aussi de se tromper ?


C'est en tout cas se référer à un fait connu que de rappeler qu'en de nombreux endroits du monde existent des tertres et des cairns plus ou moins érodés, vestiges de constructions résultant de l'empilement de terre et de pierres et dont l'intérieur est parfois aménagé. En France, et plus précisément en Bretagne, le grand tumulus de Carnac et une trentaine d'autres datant de 4500 ans environ avant notre ère indiquent que parmi les premières constructions monumentales à avoir été édifiées par Homo sapiens, figurent celles faites de ces empilements rudimentaires. Si certains y voient l'origine de toutes constructions de forme pyramidale, ils devrait savoir que des pyramides – qui ne sont pas seulement égyptiennes – sont antérieures aux tumulus les plus anciens que nous connaissons. Il paraît donc peu probable que la pyramide soit simplement une sorte de perfectionnement de ces amas coniques de matériaux et la question reste entière. Qu'elle ait été ou non d'abord naturellement conique, à la manière de n'importe quel tas de terre ou de cailloux, pourquoi la pyramide ? Sont-ce les limites des moyens techniques dont ils disposaient qui ont amené les constructeurs des premières d'entre elles à adopter une forme si caractéristique ? La tentation est grande d'opter pour cette hypothèse, mais les édificateurs des grandes pyramides, notamment d’Égypte, se sont montrés capables d'autres prouesses architecturales. Les spécialistes nous diraient peut-être s'il existe d'autres raisons, mais il est suffisant ici de retenir que la pyramide est apparue sous toutes les latitudes aux époques les plus reculées.


Leur notoriété renvoie d'abord aux égyptiennes, qui sont incontestablement les plus célèbres. Parmi celles dont l'existence est prouvée, bien que certaines n'aient pas encore été explorées, plusieurs dizaines ont été et sont toujours étudiées, alors qu'une centaine, restant à tirer de l’oubli, a été localisée entre les sources et le delta du Nil, aux confins de ces régions réputées être le berceau de l'humanité. Mais de nombreuses constructions pyramidales sont présentes ailleurs dans le monde. En Amérique centrale comme en Amérique du sud, du Mexique au Pérou, elles ont été découvertes avec le continent et les civilisations qui le peuplèrent avant l'arrivée des Européens. D'autres encore ont été recensées : en Afrique, au Soudan ; en Europe, comme à Visoko en Bosnie. En Chine, il en existe de plus nombreuses, plus monumentales, plus riches et plus anciennes encore que celles d'Égypte, qui témoignent de la puissance et du raffinement de ceux qui les édifièrent. Aucun des continents où ont vécu les civilisations ayant participé de près ou de loin à l'avènement de l'actuelle société mondialisée des hommes n'a échappé à ce qui constitue un véritable phénomène. Et de nos jours, l'architecture continue d'attester de son intérêt pour ce volume. Pourquoi cette forme pyramidale plutôt qu'une autre et que peuvent signifier une telle ancienneté, une telle universalité, un tel attachement ?


L'économie, nom pudiquement jeté comme un voile sur un ensemble de pratiques par ceux qu'elles enrichissent et qui ne fut commerce qu’après avoir été troc, a de tous temps ouvert les chemins d'une exploration qu'ont empruntés, autant pour la soutenir que pour en profiter, les soldats et les porteurs de la bonne parole, laïque comme religieuse. Les sciences humaines balbutiantes, qui participaient ainsi à la démarche, ont vite été débordées par un appétit matérialiste soutenu par les sciences dites exactes et cette révolution industrielle dont nous connaissons aujourd'hui le flamboiement, pour le meilleur et pour le pire. Cet appétit pouvant être précisément la cause d'un déficit d'humanisme, la perte définitive des repères élémentaires dont ont usés nos ancêtres ne peut-elle pas lui être imputée ? Il est en tout cas permis de s’interroger sur le fait que la sociologie, la démographie, l'économie, la politique …, mises ici en relation avec la pyramide sociale en tant qu’héritières de cet humanisme exercé à une époque où l'homme était un individu encore respecté par le nombre, s’exercent encore au nom de cet humanisme. La pyramide, qui symbolise l’organisation dont traitent ces disciplines – parfois sans paraître s’en rendre compte – ne fut-elle pas considérée comme telle en d’autres temps, au point qu'à travers elle et l'usage qu'en a si abondamment fait en tant d'endroits une lointaine antiquité, nous ait été délivré un message oublié depuis ou que nous serions devenus incapables de déchiffrer et de comprendre ? C'est l'un des objets des mathématiques, et de la géométrie en particulier, que de fractionner, disséquer, analyser, mettre en équations figures et volumes ; que de raisonner à leur sujet et en tirer des lois permettant d'avancer vers la compréhension en tout. Bien avant que les hommes aient connu les plus élémentaires de ces lois, et pour les découvrir, ils ont donc nécessairement vécu livrés à leurs seules facultés d'observation et à leur intuition, lesquelles les ont conduits à l'astronomie, à la géométrie, à la philosophie, etc. À quel moment de ce long parcours, et à quel titre, la pyramide a-t-elle retenu leur attention ? Et qui a été le premier à s'en préoccuper ?


Quoi qu'il en soit, livrée à la rigueur scientifique comme aux supputations les plus hasardeuses, la pyramide semble avoir été de tous temps l'objet d'une considération particulière. Est-ce seulement parce qu'elle a été l’une des premières constructions monumentales de l'homme ? Ceci suffit-il à expliquer cela ?


A supposer qu'un empilement de terre et de pierres ait pu être l'élémentaire façon de construire de tous les hommes, plutôt que d'imaginer que des civilisations aussi éloignées les unes des autres dans le temps que dans l'espace aient pu échanger leurs savoirs de bâtisseurs, est-il interdit de penser que ces derniers aient pu accorder à la pyramide, sans se connaître et encore moins se consulter, une signification qui a ensuite évolué, jusqu'à revêtir ces rôles allant du sépulcral au sacré que nous lui connaissons ? Son ésotérisme ne peut qu'en être avivé et donner lieu à l'échafaudage de théories les plus invraisemblables, mais la simple réflexion peut aussi conduire à une hypothèse plus pragmatique.

Sans ôter quoi que ce soit à son caractère universel et outre sa fonction de tombeau réservé aux grands, la pyramide ne peut-elle pas être considérée sans le mystère, voire la magie que lui prêtent certains ? La coïncidence entre sa forme même et des aspects fondamentaux de l'organisation dans bien des domaines, à commencer par ceux où règne une hiérarchie, naturelle ou non, ne suffit-elle pas à éveiller l'attention ? Est-il contestable que l'organisation humaine puisse être ramenée à la structure pyramidale, avec son apex et sa base ? Constat d'une simplicité qui décevra un grand nombre d'amateurs de mystère mais qui justement, par une évidence que la superstition et notre vanité ont pu nous faire négliger pendant que le temps y ajoutait la banalisation et l’oubli, pourrait avoir conduit d'anciennes civilisations disposant d'un sens de l'observation intact, à attribuer à la pyramide une signification en accord avec cette coïncidence de portée universelle, liée à notre condition d'êtres organisés depuis toujours  en sociétés pyramidales – parce que la nature le veut ainsi et que la nature humaine y ajoute – qu'il s'agisse de la famille, du clan, de la tribu, de la nation ou de quelqu'autre structure que ce soit, dès lors que s'y exercent un pouvoir et des relations de dépendance.


Hormis son caractère sacré, qui semble au demeurant ne pas avoir été le seul lui ayant été conféré, ni honoré de la même façon par les divers peuples en ayant édifié, la pyramide pourrait alors être simplement la représentation de ce concept fondamental, reconnu comme tel par des peuples n'ayant vécu ni aux mêmes endroits ni aux mêmes époques et n'ayant pu échanger d'informations, sauf hypothèse improbable d'une transmission par des voies et des moyens qu'il nous resterait à découvrir.


Si des civilisations précolombiennes ont usé de la pyramide comme outil de représentation de la société telle qu'elles la percevaient, il a pu en être de même à d'autres époques, en d'autres lieux et à des degrés divers, de la part d'autres peuples. La simple observation et le raisonnement des uns et des autres ont pu, de manière parfaitement plausible, les conduire à considérer que bien des phénomènes, à commencer par leur propre organisation, pouvaient être rapportés à la pyramide. Celle-ci aurait ainsi été, à des siècles de distance et au-delà des océans comme des montagnes, le symbole universel et universellement partagé de la condition humaine, par le seul effet d'une évidence qui aurait fini par nous échapper depuis. Entre temps, ce sens aurait pu lentement évoluer en conservant un caractère sacré, lié à cette idée de Vérité associée aux croyances successives de l'homme, depuis les divinités spécialisées, hiérarchisées et vivant chacune au sommet de leur propre structure (pyramidale elle aussi) jusqu'au monothéisme s'attaquant à une angoisse universelle, qu’il ne restait plus à ses prophètes qu’à codifier pour tenter de la rendre plus supportable.


La pyramide ne lève pas l'angoisse existentielle de l'homme, elle ne fait au contraire que l'accentuer, en représentant avec un réalisme implacable l'univers structuré et clos dont il est prisonnier, après qu'un sort inexplicable lui ait assigné une place en son sein, privé des promesses explicites de compensation dans l'au-delà, que sauront lui offrir les nouvelles religions. Pour aborder cet au-delà, les morts ayant le privilège de loger dans la la pyramide, après avoir siégé à son sommet de leur vivant, n'y étaient-ils pas préparés, par la momification s'opposant à la corruption de leur chair, comme en se munissant de ce qui serait nécessaire à leur subsistance dans leur dernier séjour ?

Des divinités peuvent avoir coexisté avec la pyramide et elle a pu être le lieu de cultes célébrés en leur nom ainsi que celui d'autres pratiques aussi bien religieuses que profanes, avant de devenir les témoins de secrets enfouis avec elles sous les sables. L'apparition puis l'expansion du monothéisme sont-elles pour quelque chose dans le déclin de la pyramide ? Laissons aux historiens le soin de nous renseigner, la réponse n'étant pas nécessaire ici. Mais les grandes religions, à travers le judaïsme pour ce qui est de l'occident, ne peuvent-elles pas s'interpréter comme des réactions envers une malédiction sociale dont la pyramide fut longtemps et partout la représentation dénonciatrice ? L'aggravation de l'angoisse qui pouvait en résulter pour l'homme ne pouvait aller sans susciter un besoin de reconnaissance, d'espoir et d'amour dont la Bible – refoulée par une Égypte dominée par la pyramide – portait les germes.


Des religions salvatrices, fondées sur la révélation et encouragées par une crédulité, des peurs et une superstition nées bien avant elles, n'auraient-elles pas pu ainsi se substituer à des croyances résultant d'une pragmatique observation de la réalité, telle qu'y engage une vision pyramidale de toute organisation, y compris universelle ? L'homme, ébloui par sa foi telle que l'ont sublimée des religions somme toutes assez proches les unes des autres et dorénavant sur le chemin de l'unification, ainsi que des idéologies laïques visant elles aussi son bonheur, peut avoir de la sorte oublié d'anciennes croyances, issues non pas de la révélation mais de la simple observation ?


« Tu ne t'éteindras pas, tu ne finiras pas. Ton nom durera auprès des hommes. Ton nom viendra à être auprès des dieux. » Cette assurance de vie éternelle adressée à Pépi 1er (-2289/-2247) et gravée sur les parois de son appartement funéraire appartient à l'un des plus anciens recueils de textes de l'humanité. Il est probable que ces incantations, qui aidaient le souverain à renaître dans l'au-delà, furent récitées par les prêtres jusqu'à la Ve dynastie égyptienne. (Cf. Wikipedia). Quelles autres incantations les prêtres récitaient-ils, sans que le rôle de tombeau fut encore nécessairement dévolu à la pyramide ? Quelle que soit la réponse à cette question, le texte gravé sur les parois de la chambre funéraire de Pépi 1er est du plus grand intérêt dans sa première phrase, laquelle peut s'adresser aussi bien à la pyramide qu'au défunt pharaon. La formule ne pourrait-elle pas être antérieure à la fonction funéraire de l'édifice ? D'éternel à universel il n'y qu'un pas que les anciens ont pu franchir, concernant le caractère de la pyramide, en partant des observations auxquelles ils avaient pu se livrer, expliquant leur choix architectural. Il n'est pas impossible qu'ils en aient tiré une conclusion. Une vision pyramidale applicable à toute organisation hiérarchisée, comme l'a toujours été par nature celle de toutes les espèces, a fort bien pu conduire les premiers penseurs à voir avec réalisme l'humanité – et avec elle chacun de ceux qui la composent – condamnée à subir son sort sans espoir de rémission. Voici en tout cas, ce qui précède de peu et même coïncide avec l'avènement et le succès des grandes religions modernes, promettant a contrario, à tous, la vie éternelle, et la compensation de leurs peines, telles qu'endurées de leur vivant à l'intérieur d'une abominable pyramide sociale dont il n'est plus question.


Les clercs de l'époque ont-ils entendu et compris ce message au point de nous laisser par leurs pyramides, un avertissement que nous n'aurions pas perçu ou oublié ? Ou encore, que nous aurions dénaturé par nos peurs et un progrès matériel déshumanisant ?

Par les temps qui courent ; à une époque où les idéologies tendent à tout submerger et à priver l’individu de ce qui lui reste de sa curiosité et de son libre arbitre, est-il encore temps de se poser la question ? L’efficacité de la lutte contre la pauvreté par une réduction des inégalités sociales – dans la mesure du possible – est pourtant à ce prix. Lutter efficacement contre qui ou quoi que ce soit, nécessite d’abord de le connaître.

mercredi 2 janvier 2013

Taxation à 75% : absurdité fiscale ou démagostupidité ?

La spoliation ne saurait être épargnée aux nantis, puisqu'ils sont réputés l'avoir eux-mêmes exercée pour être ce qu'ils sont. Et s'il est possible de s'enrichir honnêtement, ceux qui se trouvent dans ce cas ont la malchance de dégager cette odeur de soufre qui répugne à certains, au point de vouloir leur mort.


Par bonheur, les caisses de l’État ayant apparemment des vertus purificatrices, il s'agit pour l'heure de prendre l'argent, de gré ou de force, là où il est. Exiger, la contribution des plus riches à l'effort de la nation, proportionnellement à leur fortune, paraît en effet à nos responsables politiques un moyen du redressement qui prime sur les économies qu'ils pourraient faire sur leur propre train de vie.

Mais peut-être importe-t-il de ne pas tuer la poule aux œufs d'or ; d'avoir conscience que trop d'impôt tue l'impôt et qu'à partir d'un certain niveau de prélèvement, le remède est pire que le mal.

Quand la pression fiscale atteint la spoliation pure et simple, l’État ne fait rien d'autre que porter atteinte au droit de propriété de ses citoyens. Il décourage alors l'esprit d'entreprise de ceux qui sont capables d'en faire preuve, privant l'individu du fruit de ses efforts, de ses talents, de ses mérites, de son épargne, au profit de politiciens et de fonctionnaires qui en vivent statutairement ainsi que d'autres qui, séduits par des promesses démagogiques, finissent par tout attendre d'un État distributeur de richesses dont ils n'ont pas à se soucier de l'origine.
La France, plus que toute autre nation peut-être, a connu au cours de son histoire, divers épisodes durant lesquels des pans entiers de sa société, peuplés des individus les plus utiles à son développement, aussi bien intellectuel qu'économique, persécutés pour des raisons notamment politiques et religieuses, l'ont quittée pour aller se réfugier à l'étranger, dans des pays qui ont su profiter de l'aubaine. Qu'il s'agisse de protestants chassés à plusieurs reprises par l'intolérance religieuse, d'aristocrates proscrits par les révolutions, d'entrepreneurs poussés administrativement ou fiscalement à l'exil, le plus souvent au nom d'un protectionnisme aveugle, ils sont l'exemple dont il serait spécialement bon de se souvenir par les temps qui courent.

Les responsables de ces saignées imposées au pays, ont négligé et continuent d'ignorer, que la richesse d'une société profite à tous ses membres et qu'y porter atteinte a pour conséquence un appauvrissement généralisé. La structure de toute société est incontournablement pyramidale, quel qu'en soit le régime politique. Il existe des riches sous tous les pouvoirs, le désir de le devenir relevant d'une volonté strictement individuelle qu'il faut se garder de décourager, sauf à se condamner à une paupérisation généralisée, au détriment premier des classes les plus défavorisées, qu'ils aident à vivre, que certains de ses représentants l'admettent ou non. Le pire égalitarisme ne saurait priver ceux qui en ont véritablement envie de devenir riches et de s'y appliquer en toutes circonstances, la première condition de leur réussite étant précisément de le vouloir, quelles que soient les difficultés leur étant opposées. Au-delà de la satisfaction de leurs besoins fondamentaux, tous les individus ne sont pas sujets au désir de s'enrichir, mais la réussite de ceux qui en ont envie profite à tous, et que ce soit à eux-mêmes en premier lieu ne saurait leur être reproché.

Or, la simple observation met clairement en évidence que l’écrêtement de la pyramide sociale, tel qu'il résulte de la redistribution forcée des richesses situées à son sommet, n'a pas les effets escomptés bien au contraire. Si, comme représenté dans la figure publiée par ailleurs, l'augmentation de sa richesse étire la pyramide vers le haut, lorsque cette même richesse décroît la pyramide se tasse et sa base s'étend proportionnellement à cette réduction en hauteur. À noter qu'une telle observation – qui vaut à population constante –, est aggravée en cas d'augmentation de la population, la base de la pyramide accueillant naturellement et mathématiquement la plus grande part de cette population.

Changent par contre les écarts de richesse, les plus riches s'éloignant des plus pauvres ou s'en rapprochant suivant le cas. Les écarts s'étirent dans le cas de la pyramide "riche", et il s'ensuit un enrichissement à tous les niveaux. Les écarts se tassent dans le cas contraire, le sommet de la pyramide se rapprochant de sa base, et la richesse est proportionnellement réduite à tous les niveaux. En d'autres termes, l'accroissement de richesse profite à tous et sa réduction a l'effet inverse. Plus les riches sont riches moins les pauvres sont pauvres, à l'exception de ceux que le sort condamne à vivre au niveau zéro de la pyramide sociale donc de la richesse.

La simple boucle formée par un fil de quelques dizaines de cm dont les extrémités ont été nouées permet d'en faire la démonstration. Il suffit de fixer trois épingles au mur, dont l'une figure le sommet d'un triangle isocèle et les deux autres sa base, de telle sorte que la boucle de fil tendue autour des épingles représente le périmètre d'un triangle figurant lui -même une pyramide en coupe. Il suffit de déplacer les deux épingles déterminant la base de ce triangle pour constater qu'à aire constante, donc à volume constant pour la pyramide représentée en coupe, plus cette base est réduite plus le sommet est élevé, et inversement. Sans omettre que la variation de la base de la pyramide est le carré de celle observée pour le triangle.

Pour les irréductibles qui voudraient obstinément s'en tenir à l'élimination du sommet de la pyramide, ce à quoi conduit, – par évasion fiscale – une surtaxation des revenus les plus élevés, il leur suffit de sectionner la partie du fil qui en délimite le sommet. Ce fil une fois renoué et l'épingle la plus haute ayant été abaissée pour tenir compte de la réduction par le haut de la population totale inscrite dans la nouvelle pyramide, la forme de cette dernière n'aura rien perdu de son caractère incontournable. Sectionné, son sommet se reforme naturellement, les plus fortunés des riches ayant survécu à l'opération en forment toujours le sommet. Cette aptitude, généralement réservée au Phénix, n'est pas sans ajouter au caractère, jugé détestable par certains, de la pyramide sociale.

Il faut en retenir que quel que soit l’État dont elle peut schématiser la structure sociale, la pyramide est plus ou moins élancée ou "riche", selon que son économie est plus ou moins développée et florissante ; qu'elle est en développement, qu'elle stagne ou est en récession. Le PNB national et individuel en témoignent mais rien ne change structurellement et les pyramides sociales nationales, comme la mondiale dans laquelle elles s'inscrivent, continuent imperturbablement de présenter l'empilement de leurs niveaux de richesse et leurs écarts, d'autant plus grands qu'elles sont élevées, d'autant plus réduits qu'elles se tassent. Et alors que les hommes s'affrontent pour savoir laquelle des deux solutions est la plus équitable, le compteur démographique continue de tourner et le nombre de pauvres croît dans des proportions sans cesse plus préoccupantes.

Ceux qui, à tort ou à raison, préconisent la décroissance ou simplement une croissance zéro, seraient bien avisés de réfléchir et préciser que ce sont les plus malheureux d'entre nous qui seront les premiers à en faire les frais, selon le mécanisme ainsi décrit.

Pour tenter d'aller plus loin dans la réflexion, nous pouvons rapporter la pyramide sociale correspondant à la population terrestre supposée au début de notre ère, à celle que permettent d'imaginer la situation et les chiffres en vigueur 2000 ans plus tard. C'est l'objet d'un autre schéma. Outre leur taille, ces pyramides se différencient par leur élancement, car s'il est certain que la pyramide sociale mondiale à l'époque du Christ était moins volumineuse, puisque constituée d'un 28ème de la population actuelle, il est fortement probable qu'elle était aussi plus plate, ne serait-ce qu'en raison de niveaux de vie n'ayant pas encore été améliorés, ni surtout différenciés, par le progrès et plus précisément par la révolution industrielle et ses suites, qui ont touché la plupart des nations. Accessoirement, pour les mêmes raisons, l'inexistence sociale a probablement de nos jours une signification qu'elle n'avait pas il y a vingt siècles, le progrès matériel en ayant été porteur pour l'essentiel. C'est lui en effet, et surtout le mauvais partage des richesses dont il est assorti, qui distendent les écarts entre les habitants de la planète, dans une pyramide nettement plus riche.

Il résulte en tout cas de ce qui précède au moins une autre question : mis à part l'objectif idéaliste et inatteignable d'une éradication de la pauvreté, qui rappelons-le ne peut disparaître en raison de son caractère relatif, pourquoi la pauvreté extrême survit-elle ? Par l'effet de quelle résistance ? pourquoi au XXIe siècle, près de 200 ans après la révolution industrielle et les progrès matériels qu'elle a permis d'accomplir en tous les endroits de la planète ; quand la mondialisation est gage de la plus large diffusion en tout, existe-t-il encore, vivant en marge de ceux qui en bénéficient dans une mesure il est vrai très variable, des êtres humains frappés de pauvreté absolue, jusqu'à être dépourvus d'existence sociale ?
La comparaison des deux pyramides sociales appliquées à la population mondiale, à deux millénaires de distance, permet d'observer que si les proportions de riches et de pauvres n'ont pas variées, à critères de segmentation inchangés, le nombre de pauvres a augmenté dans une mesure nettement plus forte que celui des riches, du simple fait que la base de la pyramide est naturellement et irrémédiablement plus peuplée que son sommet. L'enrichissement général de la société a profité néanmoins aux trois segments de la pyramide, au profit relatif de la pauvreté, comme en témoigne le niveau atteint par toutes les couches de son segment, à l'exception du niveau zéro. Ce constat est capital en cela qu'il dément l'idée aussi dogmatique que simpliste selon laquelle l'augmentation de richesse due au travail de tous serait en totalité confisquée par les riches, les pauvres ne faisant que participer à sa création sans en tirer le moindre bénéfice.

C'est donc une vision qui mériterait d'être approfondie, plutôt que de s'obstiner à la nier ou à vouloir renverser une pyramide sociale inamovible. Cet aspect de l'évolution du rapport entre riches et pauvres au cours du temps semblant peu perçue, ne pourra bien entendu être accepté sans réticence par tous ceux qui refusent de considérer la société autrement qu'à la manière dont la présentent les croyances et dogmes les plus répandus, tant philosophiques que politiques ou religieux. Il s'agit en effet d'admettre la pyramide sociale pour ce qu'elle est fondamentalement, richesse et pauvreté ayant été de tous temps condamnées à y cohabiter dans leur relativité, et de comprendre ainsi les conditions dans lesquelles peuvent être réellement et durablement réduits des écarts, plutôt que de lutter aveuglément pour une utopie.

Comment ne pas considérer en effet, comme nous l'enseigne l'histoire, qu'une révolution chasse l'autre ... jusqu'à la suivante. La société des hommes est, a toujours été et sera jusqu'à sa fin, irrévocablement faite d'inégalités. L'exception y domine la règle, l'élite la masse, le pouvoir le peuple, la force la faiblesse, l'intelligence la sottise, le savoir l'ignorance, la richesse la pauvreté etc. dans tous leurs aspects. Et le nombre n'arrange rien. Tout au plus un partage toujours aussi difficile à arracher à l'égoïsme humain, parvient-il parfois à faire passagèrement illusion. Mais quand bien même un magicien parviendrait à instaurer ce partage, la marée humaine viendrait aussitôt en noyer les résultats sous son flot incessant et son poids. La démographie ne cesse en effet d'alimenter la pyramide sociale en pauvres proportionnellement de plus en plus nombreux, en évacuant inexorablement vers l'inexistence sociale ses membres les plus déshérités, sans omettre la manipulation d'indices et autres indicateurs permettant d'ajuster le nombre de pauvres aux nécessités politiciennes du moment.

En même temps, du fait du progrès et de l'accroissement de la richesse globale de la société, l'écart entre les les plus riches et les plus pauvres croît dans l'exacte mesure de cette richesse, laquelle est au demeurant autant due au désir, voire à la cupidité, manifestés par tous les représentants de l'espèce humaine qu'à l'insatiabilité des seuls riches, à l'exception des plus pauvres d'entre les pauvres, trop occupés par leur lutte pour ne pas sombrer dans l'exclusion sociale. Et là encore faut-il ne pas confondre misère profonde avec pauvreté et pauvreté avec inconfort.

À défaut de cette prise de conscience – en réalité peu probable tant sont profondément ancrées nos peurs et les croyances derrière lesquelles nous nous abritons –, notre société est promise à une structure toujours pyramidale mais semblable à celles des fourmis ou des abeilles, tellement plate que les écarts de richesse y sont quasiment nuls. N'est-ce pas l'idéal de tous ceux qui, portés d'eux-mêmes ou démagogiquement poussés à oublier un sort qu'aggrave chaque jour le nombre, pensent qu'il suffit de l'égalitarisme pour atteindre à la justice et au bonheur ?

Ils ignorent ou négligent le fait que la vie est faite d'épreuves – bien inégalement réparties il est vrai –, et que son intérêt réside précisément, quels que soient le sort dont nous a doté notre naissance et les aléas d'un partage réalisé de gré ou de force, dans nos efforts pour les vaincre par nous-mêmes.