Traductions

lundi 27 juin 2016

L'Europe ! l'Europe ! l'Europe ! ...

Ces paroles, que le général De Gaulle associait à l'insouciance d'un cabri, lors d'un entretien télévisé le 14 décembre 1965, renvoient à la vision qu'il avait de la construction européenne*, vision empreinte de défiance à l'égard de la Grande Bretagne, en raison de sa connivence avec les USA – dont il avait fait l'expérience humiliante au temps de la France Libre – et de son opposition séculaire à toute forme d'union continentale européenne. S'il faut bien admettre aujourd'hui que l'entrée et surtout le maintien de l'Angleterre au sein de la communauté ont été des erreurs, déjà chèrement payée par ses partenaires, sa sortie pourrait être un soulagement, en même temps qu'un avertissement de plus à l'égard de la bureaucratie bruxelloise. Effet d'une technocratie encouragée par la pensée dominante ayant envahi les instances de l'UE ou conséquence des excès et maladresses de son ingérence ?
Si le Général a pressenti les conséquences de l'euphorie dans laquelle a été abordée la construction européenne et les désastres pouvant en résulter, dont la démission de l'Angleterre n'est que le pire avatar à ce jour, car c'est bien d'une démission qu'il s'agit, probablement n'allait-il pas jusqu'à concevoir le gaspillage politique le plus stupide et le plus coûteux qu'ait jamais commis un pays, en jetant aux orties des décennies d'efforts et de négociations, ayant au demeurant coûté aux autres davantage qu'à elle-même ?

Quoiqu'il en soit, il n'en demeure pas moins que la pugnacité anglaise, que le monde entier lui a toujours reconnu comme la première de ses vertus, est prise en défaut. Nul ne peut croire que cette nation jette l'éponge face à la technocratie. Elle en vu d'autres ! Ce serait aux yeux du monde entier la fin de cette ténacité qui lui fit bâtir son empire, non seulement colonial mais linguistique et en cela culturel ; et depuis les Normands, résister victorieusement aux plus grandes puissances militaires, dans leur intention de l'envahir et de la soumettre. Churchill, emblématique représentant de cette ténacité doit commenter outre-tombe l'événement avec De Gaulle et tous deux y trouver une certaine amertume, eux qui comme personne et chacun dans sa sphère, ont su triompher de la pire adversité.

Il reste en tout cas, qu'à commencer par les plus occidentaux d'entre eux, les autres membres de la communauté européenne sont et seront de plus en plus confrontés aux mêmes problèmes que connaît en tout ou partie le Royaume-Uni. Le chômage sévit ou menace partout, de même que la pauvreté puis la misère qui en sont les prolongements. Il faut à ce propos espérer que ces maux ne seront pas aggravés par la chute spectaculaire de la livre. Des frontières qui n'existent plus, non seulement du fait de Schengen mais par la grâce d'un progrès irréversible qui met à la disposition de tout un chacun des moyens de communiquer et de se rassembler sans limites de nombre, n'importe où en un minimum de temps, ne serait-ce que virtuellement, comme cela se produit en de multiples circonstances ; la menace terroriste croissant et diversifiant ses formes ; des flux de migrants sans précédent, chassés de leurs pays pour diverses raisons dont la première est le surnombre, dérangeant dans leurs habitudes des peuples mal préparés à les accueillir et contribuant à déstabiliser l'opinion ; un discrédit croissant du monde politique, que ses représentants ont le plus grand mal à enrayer et qui contribue au succès des populismes, qu'ils soient de droite comme de gauche ; le tout sur fond de démographie mondiale galopante.

En Europe comme ailleurs les questions de population sont frappées du même tabou, au point qu'elles n'aient pas seulement été évoquées à la COP 21 et qu'il est à craindre qu'il en soit de même à Marrakech en novembre prochain. Or, non seulement la démographie n'est pas l'un des multiples problèmes qui sont posé à l'humanité, donc à l'Europe ; ni même leur problème majeur – ce qui laisserait supposer qu'il peut être traité comme et parmi les autres – ; il est le problème central, à l'origine de tous les autres, sans la solution duquel aucun ne pourra être résolu, qu'il soit de nature politique, économique ou sociale.

Il ne faut pas omettre qu'aux époques où Churchill et De Gaulle faisaient preuve de capacités colossales pour extraire leur pays de situations catastrophiques, la population mondiale était : en1940 de 2.3 milliards d'individus, en 1965 de 3.3 milliards soit moins de la moitié de ce qu'elle est de nos jours et qu'elle sera supérieure à 10 milliards au début du prochain siècle. Si par euphémisme ceux qui n'y trouvent rien à redire, considérant que les désordres violences, de toutes sortes que connaissent la planète et l'humanité sont dus à une mauvaise organisation, une question simple doit leur être posée : qu'est-ce qui peut prendre en défaut une organisation, qu'elle soit bonne ou mauvaise, sinon le nombre augmentant sans cesse de ceux qu'il s'agit d'organiser et la complexification – non la banale complexité – croissante qui en résulte? D'ailleurs, le triomphe de la technocratie n'est-elle pas le simple résultat du dépassement de nos capacités organisatrices ?

Quand une vague de 280 000 être humains supplémentaires déferle quotidiennement sur terre et que le bureau International du travail déclare qu'il se crée dans le monde entier, environ 50 millions d'emplois par an, que chacun fasse le compte et se demande où sont le problème et sa solution, alors que tous les indicateurs sont au rouge pour ce qui concerne les ressources de la planète. Et une transition démographie à l'échelle mondiale – pour autant qu'elle se produise un jour – interviendra désormais trop tard pour que ses effets modifient de manière déterminante le cours des choses.

Les derniers repères disparaissent, la démocratie est chaque jour un peu plus l'ombre d'elle-même. Que dire de ces perdants aux référendums : sur le Brexit réclamant une nouvelle consultation, ou au sujet de l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes, déclarant le jour de leur défaite que "la lutte se poursuit", probablement sans rien changer à leur manière de contester. Le parlementarisme est entraîné partout dans la spirale infernale d'une bureaucratie qui le discrédite en tout, comme la politique de manière plus générale ; le travail est victime, non seulement des attaques dont il est l'objet de toutes parts, que ce soit par des idéologies qui en contestent la valeur et la nécessité, par Internet et les NBIC ** ou, au nom de l'assistanat, par des mesures inappropriées en faveur de ceux qui sont privés d'emplois : contrats factices, aides et allocations de toutes sortes ; artefacts inventés par l'impuissance.

Si le Brexit, n'est pas seulement le triste spectacle du repliement sur elle-même d'une nation ayant brillé par son ouverture à toutes les idées et par sa tradition d'accueil, est-il annonciateur de la victoire de Trump aux Etats-Unis ou le Brexit sera-t-il l'antidote du Trumpisme, en cela qu'il pourrait alerter l'électeur américain quant au risque d'un vote dicté par la peur de l'autre ? Les adeptes de la théorie du complot pourraient même y voir une manœuvre fomentée par l'oncle Sam pour s'éviter une épreuve comparable, à une autre échelle cette fois.

Ceci dit et pour en rester au divorce entre l'Angleterre et l'Europe, le dernier mot n'est pas dit, à en croire un gouvernement Britannique qui semble vouloir s'en remettre à son successeur pour concrétiser les résultats du référendum, ainsi qu'aux nombreux partisans sur le continent, qui souhaitent qu'il en soit comme si de rien n'était.


* Voir à ce sujet le site de la fondation Charles De Gaulle à l'adresse suivante :

** La révolution transhumaniste par Luc Ferry - Plon - Avril 2016

samedi 28 mai 2016

Luttes sociales, démographie et écologie

Durant les trois derniers siècles et notamment pendant celui qui vient de s'achever, les instaurateurs de la lutte des classes et leurs disciples ont vainement plongé l'humanité dans une monstrueuse aventure se soldant par des centaines de millions de victimes, y ayant trouvé la mort ou continuant de vivre dans une misère souvent accrue. Une telle situation et la persistance des revendications sociales les plus élémentaires ne témoignent-elles pas de l'aberration de cette lutte ? Ceux qui s'obstinent à cultiver cette archaïque pensée révolutionnaire qui prône la dictature du prolétariat, comme ceux qui les écoutent et les croient avec plus ou moins de conviction, devraient y réfléchir. C'est d'autant plus nécessaire et urgent que la prolifération de l'espèce humaine aggrave chaque jour l'état de la société, au détriment premier de ceux qui ont déjà le plus à s'en plaindre. Plus d'un milliard et demi de pauvres profonds survivent de nos jours dans l'errance ou dans des bidonvilles, des camps et des villages de fortune qui se multiplient partout sur la planète.
Mais tout se passe comme si nul n'avait encore compris, ou voulu admettre, que les inégalités sociales que certains prétendent réduire à défaut de pouvoir les éradiquer, croissent avec : la population, le progrès et l'enrichissement de la société ; ces facteurs se combinant pour animer un mécanisme inexorable, dont l'étude de la pyramide sociale rend compte.
C'est à sa suprême et légitime volonté d'améliorer sa condition, que chaque homme applique les facultés dont la nature l'a très inégalement pourvu. C'est ainsi que chacun – consommateur et/ou producteur – contribue à un progrès profitable à tous, dans tous les domaines. Et c'est de la sorte que la civilisation progresse, quel que soit le frein devant être mis à la cupidité et à l'égoïsme de certains, dans une confusion générale entre bonheur et richesse. Le progrès, précisément parce qu'il naît de la volonté de l'homme d'améliorer sa condition, ici et maintenant, poursuit sa marche envers et contre tout, avec ses hauts et ses bas, ses abus et ses insuffisances, mais accompagné d'un accroissement de la richesse de la société qui en est la première expression, quelles que soient les difficultés d'un partage équitable de cette richesse.
Alors que chacun doit reconnaître au progrès et à l'enrichissement de la société leur caractère inéluctable tout en réprouvant les conditions de leur partage, l'augmentation de la population, troisième facteur d'accroissement des inégalités sociales, est encouragée, aux motifs qu'« il n'est de richesse que d'homme » et que la vie est une force invincible. Or, quelle que soit la puissance de la vie, l'homme à la faculté d'y mettre un frein, contrairement à ce qu'il en est pour les autres espèces animales, soumises à leur seul instinct. Y compris quand l'amour ou plus communément l'intérêt s'en mêlent, l'être humain a la faculté d'y opposer la raison.
Le facteur démographique est donc le premier – voire le seul – sur lequel l'homme puisse agir, sans autre effet sur le progrès que son ralentissement, par réduction du nombre de ceux qui le servent. La dénatalité apparaît en conséquence comme le seul moyen de réduire, durablement et sans violence, les inégalités sociales et la plupart des maux de l'humanité qui en découlent. Sans compter le bénéfice résultant pour la planète et les autres espèces qui la peuplent, d'une réduction du nombre de leurs premiers prédateurs.




samedi 2 avril 2016

Des dangers d'une dénatalité à contretemps dans les pays avancés.

L'inquiétude suscitée par l'état de surpopulation croissante dans lequel se trouve la planète, ainsi que par les désordres qui en résultent à tous propos, de plus en plus nombreux partout dans le monde, pourraient expliquer, au moins partiellement, la baisse de natalité de certains pays parmi les plus avancés. Il en est comme si les géniteurs y perdaient confiance en l'avenir promis à ceux qu'ils mettraient au monde, ce qui est probablement trop compter avec la prévoyance de l'être humain. Quoi qu'il en soit, il s'agit d'une tendance qui interpelle ceux qui n'ont pas encore compris qu'une démographie galopante est le premier facteur des désordres que connaît la société et des angoisses qu'ils peuvent susciter.

Pour l'Europe, au-delà de nationalismes aussi étriqués que décalés, ce pourrait être le signe d'un repli qui viendrait s'ajouter à ses autres maux, l'affaiblissant au moment où elle a plus que jamais besoin de tous ses moyens. Sa propre défense les requiert sur bien des fronts et les pays en voie de développement ont besoin de son soutien dans de nombreux domaines, à commencer par l'humanitaire, ne serait-ce que pour mettre fin à la prolifération de la partie la plus défavorisée de leurs populations.

Pour avoir négligé de partager leur industrialisation avec des peuples économiquement retardataires, les pays les plus avancés – Europe de l'ouest en tête, eu égard à son exposition aux flux migratoires l'assaillant de toutes part – sont maintenant conduits à accueillir ces mêmes populations, venant y chercher les activités dont ils n'ont pas su les aider à se doter. Mais les effectifs et les qualifications des immigrants ne suffisant pas à compenser le déficit démographique des pays les plus riches – cf. l'Allemagne – il est à craindre que ce déficit perdure, aggravant le déséquilibre de la démographie mondiale– quand certains migrants ne sont pas plus simplement les instruments d'une stratégie de conquête par le nombre et ses désordres.

La pyramide sociale universelle est ainsi faite que sa population est constituée à 70 % par les populations les plus défavorisées et par conséquent, à l'échelle mondiale, des peuples des pays les moins développés. C'est donc par l'exportation de cette pauvreté – la misère étant plus facile à partager que la richesse – qu'est en voie de se solder l'aveuglement coupable des partisans de la croissance comme de la décroissance, les uns comme les autres n'ayant que faire de la démographie, alors que chaque jour 280 000 terriens supplémentaires, dont 200 000 pauvres, déferlent sur la planète 

Ignorer – quand ce n'est pas rejeter – l'idée d'un contrôle de la démographie mondiale tout en prétendant ajuster la population de la planète aux capacités de cette dernière par une politique d'accueil des immigrés par les pays riches, a pour premier effet la paupérisation de ces derniers au détriment de tous. Et tant qu'il en sera ainsi, la compassion la plus sincère ainsi que les options politiques les mieux intentionnées n'y changeront rien, quel que puisse être le bénéfice qu'espèrent en tirer les pays d'accueil en termes d'image.

Si la solidarité à l'égard de ceux qui sont dans la détresse est un devoir humanitaire, c'est un devoir plus impératif encore que d'agir avec discernement. C'est dans cet esprit que toutes réactions et dispositions influençant la démographie des pays européens doivent tenir compte des réalités de la surpopulation mondiale avant que d'être dictées par le calcul politique ou une compassion sommaire, voire démagogique.

Une telle attitude devrait au demeurant s'inscrire dans une autre, de portée planétaire, dans laquelle sont impliqués les pouvoirs religieux, autant et plus que les pouvoirs politiques. « Paul Ehrlich, biologiste à l'Université de Stanford, et John Harte, spécialiste en ressources naturelle et énergie à l'Université de Berkeley, ont publié dans la revue "Nature Climate Change" un article relevant la contradiction majeure entre le discours du pape François, dans son encyclique "Laudato si", sur l'action à conduire pour éviter un dérapage climatique dangereux et celui qu'il tient sur la contraception et le contrôle des naissances. Ils l'appellent à abandonner l'obsession de l’Église catholique sur la contraception et l'avortement, et à soutenir les droits des femmes et le planning familial. En effet, l'encyclique dénonce la « pression internationale » qui s'exercerait sur les pays en développement pour subordonner l'aide économique qu'ils pourraient recevoir à une politique de « santé reproductive », et affirme que « la croissance démographique est complètement compatible avec un développement intégral et partagé ». Les scientifiques répondent : « Un regard attentif à la pleine complexité des interconnexions entre les dimensions démographique, biophysique, économique et sociale de l'environnement planétaire suggère que la croissance démographique n'est pas compatible avec un développement partagé et durable » et soulignent qu'orienter l'Humanité vers la sécurité alimentaire suppose d'abandonner « la fiction d'une croissance démographique perpétuelle ». La croissance démographique augmente la pression sur les ressources naturelles et les services écosystémiques, au risque de les épuiser ; et cette même pression croissante, par une population plus nombreuse, rend encore plus difficile l'avènement de formes de gouvernance favorables à une distribution plus équitable des ressources »


Voir aussi sur le Web (entre autres) : http://www.prb.org/FrenchContent/2013/demographics-muslims-fr.aspx , sur l'évolution démographique des pays musulmans, http://negropoliticus.over-blog.com/article-4009506.html où il est question de la pyramide sociale en Côte d'Ivoire

samedi 26 mars 2016

Pyramide sociale et empreinte écologique

La manière dont "Notre empreinte écologique" (Mathis. Wackernagel et William. Rees, éditions écosociété, Montréal), traite des questions de population et a fortiori de surpopulation est significative de la mesure dans laquelle la démographie peut être reléguée à l'arrière plan de l'économique et du social par bon nombre de scientifiques et d'intellectuels. Bréviaire de la décroissance économique, la simple notion de pyramide sociale y est bien entendu superbement ignorée, d'où un livre de plus – pourtant aussi argumenté que savant – écrit sur le futur de l'humanité, sans référence sérieuse au premier des ingrédients de la condition humaine.


Reconnue comme facteur parmi d'autres de l'empreinte écologique, la population humaine y est évoquée avec une telle discrétion qu'il est évident que là encore le tabou touchant ce sujet sévit. Au nom de la compassion portée aux plus défavorisés, préséance est accordée au social, au point qu'aussi louable et fondée qu'elle soit, cette compassion porte les auteurs à exclure de leur réflexion ce qui est considéré ici comme la cause première et fondamentale de l'empreinte écologique humaine, avec pour résultat de porter au niveau des nations une lutte des classes attisée autant que mondialisée, et surtout de faire oublier ce que cette empreinte doit à la conjugaison désastreuse d'une croissance anarchique, tant économique que démographique.


Si les recommandations des auteurs aux terriens, les engageant à modérer leur prédation, s'adressent en bonne logique d'abord à ceux qui consomment le plus, les mettre en accusation de façon aussi sommaire renvoie à l'idée fausse que la situation se réduirait à une différence de comportement entre riches et pauvres, qu'il s'agisse d'individus ou de nations. Or l'empreinte écologique est le fait de tous. Elle s'est constituée au cours du temps partout et à tous les niveaux, avec l'aide d'un progrès qui s'étend à l'ensemble de la société. Et si l'empreinte des pauvres est plus faible que celle des riches, c'est précisément parce qu'ils sont pauvres, dont légitimement désireux de l'être moins, avec pour perspective d'augmenter en conséquence leur propre empreinte. Dans les régions les plus reculées de la planète, l'homme sait ou finit d'apprendre ce qu'est le moteur à explosion, la voiture, l'électricité, la télévision, le téléphone, etc. Même s'il reste beaucoup à faire, il est généralement mieux nourri, habillé, abrité qu'il ne l'a jamais été, et accède chaque jour un peu plus à ce qui améliore sa condition, au moins matérielle. Pour cette raison, c'est l'empreinte écologique moyenne qui augmente, celle des pauvres tendant vers celle des riches, même si l'enrichissement général de la société distend les écarts entre les uns et les autres.


Faut-il rappeler que la croissance démographique – 280 000 individus s'ajoutent quotidiennement à la population humaine de la planète – a pour effet d'accroître plus fortement le nombre des plus défavorisés que celui des riches et que sur 1 000 terriens supplémentaires, 700 vont augmenter le nombre des pauvres, 273 celui des représentants des classes moyennes et 27 celui des riches ? C'est dans ces conditions qu'à l'horizon 2100 ce ne sera plus les ressources d'une planète et demie qui seront nécessaires à l'humanité mais celles de 2 planètes.

Dans une telle situation, s' il doit être exigé davantage des plus favorisés, nul ne peut pour autant être exonéré de sa part de responsabilité, aussi faible soit-elle, au motif que d'autres en portent une part plus grande, et c'est une grave erreur que de donner à penser qu'il puisse en être autrement. Il faut laisser aux idéalistes le soin de traiter au mieux une iniquité proportionnelle à la richesse de la société et au nombre de ceux qui se la partagent, sachant qu'elle est d'abord due à notre structure sociale en ce qu'elle a de plus ancré. Il est grand temps d'aborder avec pragmatisme l'avenir tel qu'il se présente. S'il est éminemment regrettable que des abus aient été commis, il importe que soient sanctionnés ceux qui se commettent encore, mais l'heure n'est pas à la repentance, aussi fondée puisse-t-elle être, et encore moins à une expiation quasi mystique par la décroissance. Renoncer au progrès c'est se montrer incapable de le maîtriser et de punir ses abus en niant ses bienfaits ; c'est se tourner vers le passé quand il est requis, dans la plus grande urgence, que les efforts de tous soient tournés vers l'avenir pour en tirer le meilleur.


Il n'est pas question de contester ici l'utilité de l'empreinte écologique en tant qu'instrument de diagnostic et de sensibilisation aux excès de prédation de l'humanité, ni de nier que les plus riches en soient les premiers responsables, et encore moins de contester le droit que ce concept a acquis de s'ajouter à ceux qui inspirent déjà les chercheurs et experts, mais d'attirer l'attention sur le fait que pendant qu'ils en fouillent les détails et les retournent en tous sens, la population ne cesse de croître à un rythme jamais atteint, dans la quasi indifférence générale. Raison suffisante pour paraphraser William Rees clôturant la préface de ce livre, pour proclamer : « Regarder en face [sereinement], tous ensemble, la réalité du dépassement écologique démographique nous forcera à découvrir et mettre en pratique ces qualités uniques qui distinguent le genre humain des autres espèces sensibles pour nous réaliser pleinement comme êtres humains. En ce sens, la changement écologique démographique mondial est la dernière grande occasion de prouver que la vie intelligente existe réellement sur la Terre. »


Une démographie voulue et non subie est la condition première et incontournable du rééquilibrage de notre empreinte écologique, aussi bien par tête que globale, et toute démarche visant à harmoniser cette empreinte avec les capacités de portage de la planète, sans ajustement de notre population – indépendamment des inégalités sociales qui puissent y régner –, est d'avance condamnée à l'échec par le nombre.

« J'affirme que planifier notre a­venir devrait consister à diminuer la population mondiale.» Abraham Maslow in "Être humain" (Eyrolles, 2013).

mardi 26 janvier 2016

Démographie, progrès et pauvreté profonde

Aux époques pré-industrielles, du fait d'un progrès limité, celui-ci profitait à tous sensiblement de la même manière, sinon dans la même mesure. Par ailleurs, s'il existait déjà de "grandes fortunes", elles étaient le plus souvent détenues par ceux qui avaient en même temps le pouvoir politique et/ou religieux, dont elles pouvaient paraître l'accessoire incontesté dans une société à la conscience sociale balbutiante. Les écarts de richesse étaient ressentis comme naturels par des pauvres plus crédules et moins nombreux qu'ils devaient le devenir, et qui se confondaient en une seule pauvreté.

Depuis, le passage de la population humaine de 1 à 7 milliards d'individus a entraîné un développement démesuré de la pyramide sociale. En même temps, la richesse générée par l'activité d'une telle population et une productivité due au progrès et aux nouveaux moyens dont il était porteur a considérablement augmentée. Plus particulièrement au cours des xixème et xxème siècles, le sommet de la pyramide sociale s'est élevé et sa base s'est étendue. Dans un contexte où le matériel l'emportait sur le spirituel, les pauvres dont le nombre a crû plus vite que celui des riches, ont progressivement pris conscience de leur condition et se sont organisés pour contester des écarts de richesse dont la croissance n'a fait que suivre celle de la population et de sa richesse globale.

Mais cette amplification des inégalités sociales s'est accompagnée de l'émergence d'une nouvelle pauvreté résultant de l'accès des pays et régions les moins avancées du monde à l'industrialisation et à la modernité. Venu s'ajouter au lumperproletariat de Marx et autres laissés pour compte des avancées sociales, un sous-strate composé de miséreux s'appuyant directement sur l'extrême base de la pyramide sociale s'est formé, dont les occupants ont été qualifiés de pauvres profonds.

Alors que s'amélioraient les conditions de vie du plus grand nombre, se sont installées celles de cette sous-catégorie sociale, composée majoritairement de victimes d'un exode vers des lieux (états, villes aussi bien que campagnes) où rien n'était disposé à les accueillir ; répétition à l'échelle mondiale de l'exode rural qu'avaient connu les pays occidentaux lors de leur industrialisation, aggravé par le flot croissant des victimes fuyant d'innombrables crises, désordres et violences économiques, ethniques, politiques, religieux, climatiques, ...

Ce nouveau mode de vie, qui s'est progressivement ancré partout dans le monde, se caractérise aujourd'hui par une précarité extrême, dont l'aspect le plus visible est l'habitat. Les bidonvilles pourraient compter 900 millions d'habitants en 2020 selon l'ONU, les camps qui se multiplient ne parvenant pas à endiguer le flot de ceux qui les peuplent, pas davantage que des barrières, murs et clôtures toujours plus hauts et plus nombreux. « Loin d’être l’exception que l’on évoque généralement dans un cadre humanitaire ou sécuritaire pour en justifier l’existence, les camps [et les murs] font durablement partie des espaces et des sociétés qui composent le monde aujourd’hui.» ("Un monde de camps" - Clara LECADET et Michel AGIER - éditions La Découverte) ; des vêtements hérités de moins pauvres qu'eux, quand ils ne sont pas faits de haillons ; une nourriture constituée de restes et de déchets, pour ceux qui n'ont pas la chance de bénéficier d'initiatives amplifiant le concept de "soupes populaires" propres aux grandes crises, se multipliant sous les formes et les appellations les plus diverses ; un  manque d'hygiène et de soins, avec pour conséquence un état de santé propice au développement de maladies et à la contagion, que combattent de nombreuses organisations tant privées que publiques hissées, par leur nombre et leurs budgets, au rang de véritables puissances économiques et politiques ; un criant défaut d'éducation. Autant de caractéristiques, d'ailleurs officiellement reconnues par les institutions au plus haut niveau (Banque Mondiale, ONU, UNESCO ... ) pour qualifier ce niveau de pauvreté, qui indiquent à quel point la pauvreté, plutôt que de reculer comme le prétendent certains, se développe au contraire – serait-ce dans sa relativité – du fait de la multiplication de crises, toutes plus ou moins directement imputables à l'augmentation de la population humaine ? Le Figaro.fr du 09 nov 2015 titre : « Climat : 100 millions de pauvres en plus d'ici 2030 si rien n'est fait. À 21 jours de la COP 21, la Banque mondiale alerte dans un rapport sur les risques du changement climatique pour les populations les plus vulnérables. ». Ce sont effectivement les plus vulnérables qui feront, les premiers, les frais du réchauffement climatique, comme ils font ceux d'autres "réchauffements", tous résultant d'une démographie planétaire vécue depuis des décennies et des siècles dans l'indifférence et l'aveuglement le plus complet.

Quoi qu'il en soit, la pauvreté ayant jusqu'ici participé au peuplement de la pyramide sociale se définit dorénavant d'une nouvelle manière, résultant de la modernité et du progrès. N'est-ce pas en effet ce dernier et plus précisément l'augmentation de richesse de la société qui l'a accompagné qui, par un accroissement constant de l'écart entre le sommet et la base de la pyramide sociale a entraîné la multiplication des pauvres relatifs et l'apparition puis la multiplication parmi eux de pauvres profonds dont le sort n'aurait pas été envié par les plus pauvres des anciens pauvres ?

Irions-nous vers une partition de la société, non plus en 3 (pauvres, classes moyennes et pauvres) mais en 4 catégories sociales ? Nul doute que nous soyons sur cette voie, puisque pour une population estimée de 250 millions d'êtres humains au début de notre ère, le nombre de ces pauvres profonds se situe 20 siècles plus tard entre 1 et 2 milliard – l'accord étant loin de régner entre les spécialistes, tant sur les chiffres que sur le fait que cette pauvreté profonde régresse ou augmente.

Trop souvent guidés par leur une compassion dévoyée, combien de socio-intellectuels ont-ils conscience de cette réalité et de son évolution ? Combien d'entre eux – et non des moindres – ne tiennent aucun compte de la mesure dans laquelle leur idéal de justice sociale dépend de la démographie ? Pourtant, la seule possibilité réelle et durable qu'ont les hommes, non seulement d'accéder à un équilibre social en rapport avec leur condition, mais d'espérer la survie de leur civilisation et peut-être même de l'espèce, réside dans la réduction de leur population à l'échelle planétaire, compte tenu d'une mondialisation elle aussi rançon du progrès. Au-delà de la notion de partage qui ne peut être qu'un palliatif et qui en dépit – ou peut être en raison – de son caractère accusateur est l'arbre qui cache la forêt, le meilleur compromis possible entre richesse et pauvreté doit être atteint d'urgence, et c'est précisément sur les mécanismes qui règlent l'équilibre du nombre des humains – sans omettre son rapport avec leur environnement qu'il faut insister.